ENTRETIEN
Comment avez-vous abordé le projet du film?
Jeffrey Friedman: Lors de la projection de "Celluloïd Closet" à Amsterdam nous avons été approchés par Klaus Müller, représentant européen du musée de l'Holocauste (Washington), qui rédigeait l'Histoire de la deportation homosexuelle. Il pensait qu'il y avait des hommes qui voudraient bien parler devant la caméra, et nous a demandé de prendre ce film en charge.
Quelle connaissance aviez-vous de la déportation des homosexuels?
Rob Epstein: Nous n'avions qu'un savoir livresque. Nous avions vu "Bent" (pièce anglo-saxonne sur la déportation homosexuelle) et connaissions bien sûr l'origine du triangle rose.
Gad Beck et Pierre Seel avaient écrit un livre, mais la majorité de ces survivants n'avait jamais parlé publiquement et il y avait urgence vu leur âge. Nous avons cependant pris le temps de réfléchir, et de trouver des financiers, ce qui n'a pas été évident. Channel 4 en Grande-Bretagne, HBO aux Etats-Unis, ont donné leur accord; les producteurs allemands de "Celluloïd Closet" ne nous ont pas suivis et nous n'avons trouvé personne en France. Au début de 1997, nous avons commencé à interviewer les deux témoins les plus âgés. Deux autres hommes qui avaient accepté de parler sont morts avant que nous ayons pu les rencontrer. Toute la production a été complètement bouleversante, à la fois par le caractère du projet, l'âge des hommes, leurs atermoiements à dire.
Heinz F. celui qui se confie ici pour la première fois voulait apparaître masqué puis la force de son témoignage l'a emporté, il a parlé à visage découvert.
L'histoire de Karl est également exemplaire : d'abord il avait accepté d'être interviewé, mais nous étions en chemin qu'il avait déjà changé d'avis. D'où ces images de notre voyage en train, qui ouvrent le film et introduisent ce difficile rapport au témoignage.
RE: Nous avons bien sûr compilé les textes d'historiens, Klaus Müller étant notre première source. Il nous a fallu être créatifs visuellement, puisqu'il n'existe presque pas d'archives, notamment pour la période de l'entre-deux-guerres, les Nazis ayant détruit celles de l'Institut fondé par Magnus Hirschfeld en 1919. Nos seuls documents sur la vie gay proviennent des survivants et du musée de l'homosexualité à Berlin. L'histoire de l'homosexualité se fait toujours en creux, en négatif.
Il n'y a pas eu de films homophobes de propagande nazie, à l'instar de "Le Juif Süss" de Veit Harlan?
RE: Non. On les aurait sûrement utilisés et l'on aurait payé les droits, ce qui nous aurait semblé être l'ironie la plus cruelle.
JF: C'est une question politique et philosophique! Ce sont les hommes qui font les lois et peut-être considéraient-ils les femmes homosexuelles comme beaucoup moins menaçantes que leurs semblables? Mais ce n'est qu'une hypothèse. Les hommes, on les arrêtait, on les traduisait en justice et un juge décidait à sa guise s'ils allaient dans un camp de concentration ou en prison, ce qui explique qu'on estime à 100 000 le nombre d'homosexuels arrêtés et 10 à 15 000 d'entre eux, déportés. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu de lesbiennes dans les camps, leur histoire est encore plus profondément refoulée. Nous n'avons pu rencontrer de témoin encore en vie.
JF: Non. Le traitement des homosexuels n'était pas méthodique. Ça dépendait du camp où on les transférait, de l'humeur du commandant. C'est l'une des grandes différences entre ce qui s'est passé pour les homosexuels et la Shoah : l'extermination n'était pas systématique. Très difficile aussi de déterminer dans quels pays envahis par les Nazis les homosexuels ont été arrêtés et déportés. Nous connaissons ce Polonais qui a eu une histoire avec un soldat allemand, les lettres ont été interceptées et il a été envoyé dans un camp : nous voulions l'inclure dans le film mais il s'est désisté. Il y eu des arrestations dans d'autres pays, mais cela était aussi variable qu'en Allemagne.
S'il s'agissait de pays dont les habitants étaient assez considérés pour faire partie de la grande Allemagne, les homosexuels étaient arrêtés. Ailleurs, chez les races considérées inférieures, on les laissait tranquilles. Pour ajouter encore au désordre, plusieurs hommes déportés de force dans l'armée allemande lorsqu'ils sont revenus des camps...
Vous ajoutez l'histoire d'une femme, sauvée par l'amour d'une autre femme qui lui permit de fuir en Angleterre.
JF: Sauf qu'elle a perdu l'intégralité de sa famille! L'histoire n'est pas si positive, mais il y en a d'autres qui ne sont pas complètement noires.
Prenez Albrecht Becker, qui rejoint l'armée par amour des hommes. Son parcours est intéressant parce qu'il expose les ambiguïtés des valeurs viriles. Leur compréhension est essentielle pour faire l'histoire. Ces ambiguïtés rendaient Klaus Muller très nerveux, mais il a dû nous faire confiance. Il fallait parler de la mythologie construite autour de la tolérance de l'homosexuel par les Nazis : c'est un mythe qui a été élaboré par les alliés et la résistance, qui figurait les Nazis comme des homosexuels.
Ce mythe après-guerre a été inscrit dans l'Histoire puis dans la culture populaire. C'est exactement ce que montre "Les Damnés" de Visconti : une image primale des Nazis complètement homoérotique. Nous ne voulons pas aller contre "Les Damnés", nous voulons simplement que notre film lui offre un contexte. Notre travail consiste à déconstruire toutes les mythologies, y compris celle du Triangle rose, qui recouvre des histoires individuelles et n'est pas seulement le symbole moderne de la libération homosexuelle.
Biographies
Note des réalisateurs
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